Le maître de bandoura : 10 ans de la disparition de Mykola Hvozd

Collage photo: Mykola HVOZD jouant à la bandoura avec les participant du stage de bandoura, Vyshyvanka, en Ardèche

Le 27 juin 2010, disparaissait à l’âge de 73 ans Mykola Hvozd, grand musicien qui durant toute sa vie avait porté haut les couleurs de la culture musicale ukrainienne. Entre 1991 et 2006, plusieurs dizaines de personnes issues de la communauté ukrainienne de France et d’Angleterre ont eu l’honneur d’avoir M. Hvozd, chef de l’ensemble national des bandouristes d’Ukraine pour professeur de musique. Voici l’article d’un de ses élèves, Basile Chrin.

Mykola Hvozd était né le 9 juin 1937 à Tchornobaï dans la région de Dnipropetrovsk en Ukraine. Dans sa jeunesse, il avait été tenté par la médecine et pratiquait la musique en tant que loisir mais sa destinée n’était pas de guérir les corps mais bien de procurer de la joie à tous les amoureux de musique.

Après avoir suivi des études musicales dans la région de Dnipropetrovsk, il avait achevé son cursus au Conservatoire de Kyiv en 1963. Il a ensuite dirigé l’ensemble des bandouristes de l’Institut Polytechnique de Kyiv avant de rejoindre la Kapela nationale des bandouristes d’Ukraine (dont il devint en 1977 directeur artistique).

Un grand chef d’orchestre et pédagogue

À la tête de sa prestigieuse formation de quelque 80 musiciens et chanteurs triés sur le volet, il avait fait le tour du monde et donné des concerts dans les coins les plus reculés de la planète, apportant la musique ukrainienne dans son expression la plus achevée à des publics très divers mais toujours séduits par la puissance et la virtuosité d’un ensemble unique en son genre, dirigé par un maître d’exception.

Mykola-Hnozd-devant-ses-bandouristes-lors-dun-concert-en-France
Mykola Hvozd, chef de l’ensemble national des bandouristes d’Ukraine lors du concert à Fontenay-le-Fleury (Yvelines) en 1998. Crédit photo : Oleh Osnowycz

Rigueur absolue, maîtrise de son art et profond respect du public, faisaient partie de son credo avec un amour inconditionnel de la musique ukrainienne classique, traditionnelle et liturgique dont il a publié de nombreux arrangements.

La discipline qu’il s’imposait à lui-même s’appliquait aussi à la sélection très sévère des candidats à l’admission dans son ensemble. Certaines années, pas plus d’un ou deux y parvenaient, c’est dire le niveau exigé pour intégrer une formation dont le prestige ne s’était jamais démenti au cours des années.

Il faut savoir que la maîtrise de la bandoura, instrument traditionnel ukrainien dérivé de la kobza et doté de 60 cordes, est  très difficile à acquérir même après plusieurs années de pratique ; mais ce qui est demandé à chacun des membres de la Kapela, c’est non seulement de jouer de la bandoura mais de chanter en même temps ! M. Hvozd expliquait, non sans humour, que ce n’était pas donné à tout le monde de « plumer » (скубати), c’était son mot, son instrument du matin jusqu’au soir durant toute une vie car cela en rebute plus d’un, quels que soient son talent et ses dispositions. Pour M. Hvozd, la musique et la bandoura étaient une forme de sacerdoce qu’il faisait partager à ses musiciens-chanteurs.

1994. Rochepaule (Ardèche). Mykola Hvozd (au centre) avec les participants du stage de bandoura et les piliers de la diaspora ukrainienne : MM. Korczak, Bliak, Slijouk.
1994. Rochepaule (Ardèche). Mykola Hvozd (au centre) avec les participants du stage de bandoura et les piliers de la diaspora ukrainienne en France MM. Emilien Korczak, Orest Bilak, Ivan Slijouk.

Le début d’une grande aventure en France

C’est cet artiste de haut rang que plusieurs dizaines de personnes issues de la communauté ukrainienne de France et d’Angleterre, ainsi que quelques Français, ont eu l’honneur de l’avoir pour professeur de musique de 1991 à 2006 au sein de l’association et de l’ensemble éponyme Vychyvanka (du nom des broderies traditionnelles ukrainiennes). L’idée avait germé après un spectacle donné par la Kapela dans la région parisienne en 1991.

Une délégation de la communauté ukrainienne avait assité à ce concert et nous avions été tout simplement subjugués.  L’un d’entre nous, Danylo « Sachko » Haniak, était allé voir le chef d’orchestre et lui avait demandé s’il autoriserait l’un de ses artistes à venir à notre invitation en France pour y donner des cours de bandoura. Mykola Hvozd avait répondue : « А чому не я ? » (Et pourquoi pas moi ?),  c’est ainsi donc que tout a commencé.

Le Bandouriste Mykola HVOZD avec les participants du stage Vyshyvanka en Ardèche . Crédit photo Oleh Osnowycz
Mykola Hvozd (premier à droite) et son fils Youriy Hvozd (premier à g.) avec les participants de Vyshyvanka à Rochepaule (Ardèche) en 1998. Crédit photo Oleh Osnowycz

Un premier mini stage fut organisé à l’automne 1991 à Paris suivi d’un autre mais cette fois à Kyiv. Un petit comité s’était constitué et avait mis sur pied le voyage en autocar en Ukraine, c’était en août 1992.

Un peu d’Ukraine transplanté en France

À l’été 1993, un premier stage s’est tenu à Rochepaule en Ardèche. Il y eut ensuite chaque année des stages de printemps à Paris, en Moselle et à Lyon et chaque été (sauf en 1995 où le stage s’est déroulé à Mackwiller), les élèves de M. Hvozd se retrouvaient en Ardèche pour deux bonnes semaines de travail à plein régime.

C’est ainsi que furent initiés des jeunes et des moins jeunes à la pratique orchestrale de la bandoura mais bientôt aussi au chant choral sans oublier la formation individuelle des solistes, instrumentistes et chanteurs. Le petit comité du départ qui se nommait CATU (Comité Art et Traditions de l’Ukraine) se transforma en association loi 1901 qui prit le nom de Vychyvanka, titre éponyme du groupe.

AUDIO : « Їхав козак на війноньку » (Un Cosaque Allait À La Guerre), chanson folklorique ukrainienne interprétée par l’ensemble Vyshyvanka en l’église de Rochepaule en août 2005.

 

L’organisation des stages n’était pas une mince affaire au début des années 90 car il fallait s’occuper bien à l’avance des visas, de la réservation des billets d’avion et de l prise en charge du professeur à l’aéroport et c’était généralement Annie Chrin qui s’en chargeait. On lui doit un grand merci.  Et tout se passait par téléphone quand on arrivait à joindre un service consulaire et par fax (celui de mon lieu de travail) car il n’y avait pas d’internet, de courrier électronique et bien sûr pas de smartphones !

Il faut remercier tout particulièrement Aline Sabran, Anna Osnowycz et Vira Fedyszyn car elles furent l’âme de cette organisation à diverses époques et chacun sait que les femmes sont les meilleures manageuses. N’oublions pas non plus toutes celles et ceux qui ont participé temporairement ou jusqu’à la fin à cette aventure musicale. 

VIDÉO : la visioconférence du 6 juin 2020 autour de l’histoire de Vyshyvanka

Une rigueur toute professionnelle

Cette activité que Mykola Hvozd pratiquait, tout comme ses élèves, durant les vacances n’avait pas manqué à force de travail de porter ses fruits et bien qu’aucun ne fût musicien professionnel, ce groupe d’amateurs qui ne se rencontraient qu’à peine plus d’un mois par an avait atteint un niveau fort honorable grâce à la direction inspirée de celui que l’on appelait familièrement mais avec respect « le chef », lui qui avait su obtenir ce qu’il y avait de meilleur chez ses stagiaires.

Chaque année, trois ou quatre concerts étaient donnés dans des églises ou temples d’Ardèche et de Haute-Loire et le public ne boudait pas son plaisir en découvrant les chants traditionnels et liturgiques ukrainiens. Il ne faut pas oublier Youriy Hvozd, le fils de Mykola, également musicien virtuose qui s’est joint à la troupe en animant des cours de « sopilka » (flûte traditionnelle ukrainienne dont il existe de multiples versions) et de cymbalum, des instruments dont il jouait magnifiquement lors des concerts.

Mykola Hvozd (à g.) avec les participants de l'atelier bandoura à Tchornohora (Rochepaule) en 2003
Mykola Hvozd (premier à gauche) avec les participants du stage de bandoura à Rochepaule en 2003. Crédit photo Oleh Osnowycz

Tous ceux qui furent les disciples de M. Hvozd conservent le souvenir d’un directeur d’orchestre intransigeant sur la qualité du travail, détectant instantanément une baisse d’un demi, voire d’un quart de ton par rapport à la partition («цють-цють вищe» = un tout petit peu plus haut !). Quand il s’adressait aux garçons, il nous appelait les «баси» (les basses) mais cela sonnait en français comme « bassets » et quand on connaît la stature imposante de Stéphane Cuzin, l’effet était comique.

Mykola Hvozd lors d'une répétition en 2001
Mykola Hvozd lors d’une répétition à Rochepaule en 2001. Crédit photo : Oleh Osnowycz

Durant les longues heures de répétitions, la fatigue s’effaçait tant nous étions littéralement portés par la formidable énergie, la puissance maîtrisée et la force de concentration extraordinaire qui émanaient de cet homme charismatique. Pourtant, comme son sourire lumineux nous récompensait de nos efforts à l’issue d’une séance de travail particulièrement réussie ! C’est qu’en plus de sa forte personnalité, c’était aussi un homme de cœur, profondément humain et toujours attentionné,  à l’image d’un père ferme mais affectueux.

Je tiens à préciser que le financement de ces stages (billets d’avion, cachet du prof) était assuré par la participation financière des stagiaires y compris les organisateurs qui payaient leur part comme les autres, tout en assurant l’hébergement et le transport de Mykola à l’aller comme au retour. La recette des concerts à entrée libre, allégeait quelque peu les finances.


La fin d’une époque

A l’issue du dernier séjour de M. Hvozd en France en 2006, nous nous sommes sentis orphelins et depuis lors le groupe a cessé ses activités musicales car il est difficile de remplacer une personnalité dotée d’une telle aura. Ajoutons néanmoins que depuis lors, la communauté ukrainienne de Lyon a repris le flambeau en créant un ensemble dénommé Doudaryk qui met à profit le répertoire de notre cher disparu. Je suis sûr qu’il en serait heureux.

AUDIO : « Дух Святий » (Esprit Saint), chant chrétien interprété par Vyshyvanka en l’église de Rochepaule en 2005.

J’ai eu le triste privilège de le revoir pour la dernière fois, chez lui à Kyiv en 2010, un mois avant sa disparition. Celui que nous avions connu durant toutes ces années, solide comme un roc, n’était plus que l’ombre de lui-même, amaigri et très affaibli. Il a refusé que ma femme Annie et notre fille Nathalie le revoient car il tenait à ce qu’elles gardent de lui l’image de ce qu’il avait été.

Le 30 juin 2010, une grande cérémonie fut organisée en présence de personnalités officielles de la culture ukrainienne avec la participation de sa chère Kapela afin de lui rendre un dernier hommage. Mykola Hvozd a ensuite été inhumé au cimetière Baïkové à Kyiv où il repose parmi d’autres grandes figures de la culture ukrainienne.

Reposez en paix, cher Maître ! Vous demeurerez toujours vivant dans notre cœur.


Basile Chrin

L’auteur,  Basile Chrin, figure parmi celles et ceux qui ont participé activement à la création de ce qui deviendrait par la suite l’ensemble amateur de musiciens et chanteurs dénommé Vychyvanka, sous la conduite de Mykola Hvozd.  Il a durant des années assuré un rôle d’assistance en établissant notamment sous la dictée du chef d’orchestre les programmes des concerts dont il assurait la présentation tout en étant choriste à plein temps et soliste occasionnel.


Remerciements à Youry Bilak, Basil Chrin, Stéphane Cuzin, Anna et Oleh Osnowycz, pour les photos; à Stéphane Rimasauskas pour le partage de l’enregistrement audio du concert de 2005; à Markiian Peretiatko pour la mise en page de cet article.

Lire sur le même sujet en ukrainien  

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.